Petites leçons d’identité nationale à l’usage de Nicolas Sarkozy

Le gouvernement lance un grand débat sur l’identité nationale : transformons donc cette idée nauséabonde en une belle occasion de donner au président de la République une idée plus précise de ce qu’être Français veut dire. Peut-être ainsi comprendra-t-il à quel point il trahit nos valeurs et nos grands principes républicains lorsqu’il mélange religion et politique, lorsqu’il creuse les inégalités sociales et scolaires, lorsqu’il permet que la liberté d’expression soit bafouée, ou encore lorsqu’il renvoie des « étrangers » dans un pays en guerre…
Qu’est-ce que l’identité nationale ?
Il est extrêmement délicat de définir une identité nationale. Quiconque s’essaie à le faire s’avance en terrain miné. On connaît les dérives des définitions essentialistes de l’identité, celles qui réduisent les peuples à un certain nombre de caractéristiques propres. Il est évident que l’identité française ne peut se définir en termes ethniques ou se réduire à quelques caractéristiques purement culturelles. Il est également évident que nulle identité n’est figée ni donnée une fois pour toute et qu’elle n’est en aucun cas unique ou monolithique. L’identité, qu’elle soit individuelle ou bien nationale, est toujours en évolution et par définition multiple et protéiforme. Figer l’identité c’est donc tuer l’identité.
Si l’on s’intéresse à la façon dont les intellectuels ont pensé l’identité nationale, on s’aperçoit que celle-ci a plutôt été comprise comme une communauté de valeurs et de principes qui s’articulent autour d’un modèle français original. Si on ne peut nier que ce modèle français traverse une crise d’identité profonde, il est également clair que le gouvernement actuel entend la résoudre non pas en essayant de sauver un modèle français essoufflé mais en rompant avec les quelques repères identitaires qui faisaient de la France un pays avec une identité forte, originale et affirmée.
La laïcité, socle de l’identité républicaine
Rappelons-le à Nicolas Sarkozy : être Français c’est d’abord reconnaître la laïcité comme un socle de notre République. Rares sont les pays qui chérissent cette valeur autant que la France. Rares sont d’ailleurs les pays qui comprennent ce que notre conception de la laïcité signifie. Car notre conception stricte de la laïcité est parfois comprise comme une forme d’intolérance. Au contraire, Monsieur le président, notre définition de la laïcité est stricte car nous considérons qu’elle est la condition-même de la tolérance. Interdire de porter des signes religieux à l’école, ce n’est pas être intolérant vis-à-vis de la religion ou de certaines communautés, c’est affirmer que l’école n’est pas le lieu de la religion, d’aucune religion. C’est le lieu où se développe la liberté de se faire son propre jugement sans qu’aucune forme de prosélytisme ne vienne empêcher le libre arbitre de s’exercer à l’avenir. Lorsque vous prononciez le discours de Latran vous vous trompiez donc sur la signification de cette valeur, vous avez dévié de notre identité nationale, vous avez franchi des limites qu’aucun président français n’avait franchies auparavant car ils respectaient les valeurs de notre République française. En parlant de « laïcité positive » vous vous êtes éloigné de la conception française de la laïcité, qui est une valeur absolue qui ne souffre donc pas d’adjectif. Si un président américain peut se permettre de prêter serment sur la Bible, de déclarer « God bless America » ou d’afficher ses pratiques ou ses convictions religieuses dans l’exercice de ses fonctions, c’est la tradition nationale américaine, pas la nôtre. Vous avez dévié de notre tradition nationale lorsque vous avez déclaré à Latran :
« Dans la République laïque, l’homme politique que je suis n’a pas à décider en fonction de considérations religieuses. Mais il importe que sa réflexion et sa conscience soient éclairées notamment par des avis qui font référence à des normes et à des convictions libres des contingences immédiates. Toutes les intelligences, toutes les spiritualités qui existent dans notre pays doivent y prendre part. Nous serons plus sages si nous conjuguons la richesse de nos différentes traditions. (…) la France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d’affirmer ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient. (…) la France a besoin de catholiques heureux qui témoignent de leur espérance. »
Non Monsieur Sarkozy, la religion n’a rien à faire en politique et vous n’êtes pas un président américain qui peut, parce que sa tradition nationale le permet, abolir par moments le mur de séparation dressé entre l’Eglise et l’Etat par le premier amendement de la Constitution américaine. Notre conception française de la laïcité ne nous permet pas une telle liberté parce que la liberté de conscience est comprise comme un droit privé qui, s’il devient public, porte atteinte à la liberté des autres, ceux qui ne seraient pas catholiques, justement. Cette liberté que vous avez prise en tant que chef d’Etat était exclusive de l’Autre et ce n’est pas ça la conception inclusive de la liberté française garantie par la laïcité.
« Liberté, égalité, fraternité »
L’exemple précédent illustre la spécificité de la tradition nationale française par rapport à la tradition nationale américaine. Mais le modèle de société français découle également d’une conception particulière de la République fondée sur trois valeurs essentielles : « Liberté, Egalité, Fraternité ». Plus qu’une devise, ces trois notions juxtaposées résument un projet de société et un modèle républicain qui diffèrent profondément du projet de société américain. C’est de la comparaison entre ces deux pays qu’on peut trouver un moyen de dégager ce qui fait la spécificité de notre modèle républicain français.
Le projet de société français se fonde sur le modèle républicain qui doit garantir la liberté et l’égalité. Ces deux valeurs vagues et abstraites sont comprises en France de manière très différente de la façon dont elles sont comprises outre-Atlantique. Si aux Etats-Unis la liberté est avant tout individuelle et l’Etat généralement perçu comme une entrave à cette liberté, en France la liberté du citoyen est garantie par un Etat fort et centralisateur qui se doit d’aplanir les disparités en favorisant l’égalité entre les individus. En France, liberté et égalité vont de pair et c’est la seconde qui permet le plein épanouissement de la première. La fraternité est l’instrument par lequel on crée l’égalité nécessaire à l’épanouissement de la liberté mais c’est aussi une fin en soi car la société républicaine a pour mission de créer du lien entre les citoyens et de les unir par la réalisation d’un projet commun. Il n’est de liberté pour tous que dans un espace social qui réduit les inégalités à travers une conception particulière de la solidarité nationale résumée par la notion de fraternité, unique notion transcendante de cette trinité républicaine. Aux Etats-Unis au contraire, la liberté s’épanouit dans la différence, dans la pluralité des individualités fragmentées et dans le respect de cette pluralité plutôt que dans l’unicité d’une identité nationale transcendante et assimilatrice. « E Pluribus Unum » : l’union naît de la diversité et de la pluralité. L’égalité, elle, n’est pas vraiment une notion qui doit être protégée ou promue par la république américaine. Elle est posée comme une donnée première et naturelle: les hommes sont égaux au moment de leur création, ce qui ne signifie pas qu’ils le restent ni que la nation doive protéger cette condition première de l’homme. Dans le préambule de la Déclaration d’Indépendance de 1776, les droits inaliénables de l’homme sont la vie, la liberté et la recherche du bonheur, une autre façon de parler de la prospérité au 18ème siècle :
« We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness. »
L’égalité, elle, est conçue comme une identité de condition à la naissance, pas comme un droit inaliénable qu’il faudrait protéger ou promouvoir. Cette conception de l’égalité comme donnée première à la naissance n’exclut donc pas l’évolution des individus vers une inégalité de conditions au cours de leur vie. La liberté, elle, est un droit inaliénable, tout comme la vie et la recherche de la prospérité matérielle, mais pas l’égalité. Ici se situe une des différences fondamentales entre l’identité républicaine française et l’identité républicaine américaine : en France c’est l’égalité qui mène à la liberté de tous alors qu’aux Etats-Unis la liberté individuelle peut s’épanouir pleinement malgré l’inégalité de condition entre les individus. Il s’agit bien évidemment de représentations et d’imaginaires nationaux mais, à l’heure où tout semble indiquer que le modèle de référence de Nicolas Sarkozy est le modèle américain, il paraissait plus que nécessaire de rappeler les différences fondamentales qui nous séparent de nos amis américains.
Le débat sur l’identité nationale et la trahison des principes républicains
En devenant Président de la République française, Nicolas Sarkozy s’est posé en défenseur de l’identité nationale en créant un nouveau ministère : celui de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire. Pour des raisons historiques et politiques évidentes, la notion d’ « identité nationale » est suspecte aux yeux de bien des Français et la création de ce nouveau ministère avait provoqué des réactions outrées dans le monde politique et associatif. La juxtaposition des termes d’immigration, d’intégration et d’identité nationale laissait en effet craindre l’institutionnalisation d’une conception très droitière et nationaliste de l’immigration, désormais perçue comme un danger pour une identité française comprise dans un sens ethnique voire racial. Certains y percevaient déjà des relents fascisants et craignaient, probablement à juste titre, la légitimation d’un certain type de nationalisme exclusif et douteux.
Aujourd’hui c’est un grand débat sur l’identité nationale qui est lancé et qui me donne l’occasion d’être pleinement française en exerçant ma liberté d’expression contre l’ouverture même de ce débat et contre les abus et les déviances du pouvoir en place. Nicolas Sarkozy trahit les valeurs de la devise française lorsqu’il augmente les inégalités en créant le paquet fiscal qui donne plus à ceux qui ont déjà beaucoup ou en supprimant la carte scolaire qui risque d’accroître un peu plus les inégalités scolaires. Nicolas Sarkozy et son régime trahissent nos valeurs lorsqu’ils permettent que la liberté d’expression des intellectuels et des citoyens soit bafouée lorsqu’on demande par exemple à une jeune lauréate du prix Goncourt d’observer un devoir de réserve. Nicolas Sarkozy et son gouvernement trahissent les idéaux de la France fraternelle et accueillante lorsqu’ils ordonnent la reconduite de ressortissants afghans aux frontières de leur pays en guerre. Enfin, Nicolas Sarkozy et Eric Besson trahissent l’identité nationale lorsqu’ils ouvrent un grand débat sur l’identité nationale car au lieu de rassembler, le projet sous-jacent semble bien être de diviser les Français et de stigmatiser ceux qui ne le seraient pas, réduisant en miettes une valeur trop souvent oubliée de notre devise nationale : la fraternité.
L’heure est grave, Monsieur Sarkozy. Notre identité nationale est menacée : vous la trahissez.


Une petite trouvaille du web…
http://www.youtube.com/watch?v=p7vroS_HDGg
Apparemment des slameurs ont eu la bonne idée de s’emparer eux aussi du débat en lançant un vaste appel à participations et diffusent sur le web les podcasts collectés.
Bubulle la praline said this on novembre 19, 2009 at 11:31
Idée nauséabonde ? c’est nauséabond de débattre et de réfléchir sur notre identité ? sur qui nous sommes ?
Ben said this on novembre 19, 2009 at 12:18
@Bubulle: Merci pour le lien.
@Ben: Disons que le débat me semble nauséabond dans le contexte actuel, parce qu’il est initié par des gens qui ne respectent pas le pacte républicain et qu’on peut légitimement soupçonner de flirter avec l’extrême-droite. Réfléchir sur notre identité n’est pas condamnable en soi. C’est d’ailleurs ce que je fais en partie dans l’article.
letemple said this on novembre 19, 2009 at 12:28
J’en déduis que ya que quand on est de gauche qu’on a le droit de parler d’identité nationale ?
Ben said this on novembre 19, 2009 at 2:32
@Ben: Je ne suis ni de gauche ni de droite Benjamin. Tu ne le sais pas encore? Comment interpréter le débat sur l’identité nationale autrement que comme une volonté de l’UMP de séduire les électeurs du Front National avant les régionales? Pas de fausse naïveté ou de mauvaise foi s’il te plaît…
letemple said this on novembre 19, 2009 at 2:43
Pas de naïveté, mais de ta part non plus alors. Et reconnais que c’est le pire des arguments.
Tu voudrais donc laisser au FN le monopole de l’identité nationale ?
Ben said this on novembre 19, 2009 at 2:59
@Ben: mais bon sang Benjamin, que fais-je d’autre ici que me saisir de ce débat qui selon moi n’a pas de raison d’être mais qui fait maintenant malheureusement bel et bien partie du paysage politico-médiatique?
letemple said this on novembre 19, 2009 at 3:05
Alors ne dis pas qu’il est nauséabond !
Ben said this on novembre 19, 2009 at 3:07
@Ben: Mais j’écris ce que je pense Benjamin. Ah, mais c’est vrai, j’oubliais, on n’a plus le droit de critiquer le gouvernement dans ce pays…
letemple said this on novembre 19, 2009 at 3:38
Juste une question de cohérence.
On a le droit d’être incohérent, mais alors les lecteurs ont le droit de le souligner.
Ah mais j’oubliais, on a plus le droit d’émettre des réserves quant aux méthodes de ceux qui critiques le gouvernement. On serait immédiatement taxé de FN voire pire.
Ben said this on novembre 19, 2009 at 8:06
No comment. End of discussion. Period. The proof is in the pudding!
letemple said this on novembre 19, 2009 at 8:34
La liberté d’expression oui, mais c’est aussi la liberté de critiquer ce qui est dit au nom de cette liberté d’expression.
Utiliser cet argument pour te défendre de mes critiques ne convient pas.
Et pourtant, ton texte mériterait d’être défendu.
Ben said this on novembre 19, 2009 at 9:10
Je ne vois pas en quoi je t’empêche de t’exprimer… C’est moi qui modère ce blog et qui approuve tes commentaires…
letemple said this on novembre 19, 2009 at 9:36
Sur le thème des ‘valeurs’ mises en scène par Nicolas Sarkozy, j’ai vu sur Pnyx.com une étonnante anthologie de ses idées et de ses mots, sous la forme d’un assemblage très théâtral de nombreux extraits de ses discours et interviews :
http://www.pnyx.com/fr_fr/sondage/434
Les textes choisis sont retranscris, en illustration d’un sondage à mi-mandat sur le type de Société qui se construit depuis trente mois.
Cette anthologie des valeurs de N Sarkozy est le premier volet d’une série de 5, traitant des autres grands thèmes de sa Présidence : les réformes, l’international, …
Chaque volet est illustré d’une video. Les 5 peuvent aussi être visionnées sur YouTube, à la requête : Sarkozy Midterm
Pour tous ceux qui s’intéressent à l’intrigant personnage que nous avons mis à l’Elysée, c’est à voir, surtout à écouter, absolument !
Orange said this on novembre 23, 2009 at 3:42
La force et le pouvoir naissent des divisions des classes inférieures et du fossé économique et cognitif entre la classe dirigeante et la masse populaire, notre président a utilisé une simplification manichéenne de l’analyse des maux de notre société, l’exercice permettant de transformer les victimes du système en boucs émissaires, vous avez d’un coté ceux qui se lèvent tôt pour gagner plus et de l’autre les feignants de chômeurs, SDF, Gens du voyage,etc … L’utilisation détournée de son sens démocratique et constitutionnel de l’ identité nationale à des fins de satisfaire l’électorat du front national, et de tromper l’électorat démocrate sur les véritables objectifs que l’on connait aujourd’hui avec les 30 000 expulsions de l’année dernière. En bref et pour mettre fin je l’espère à votre querelle, l’identité nationale repose sur ses bases angulaires qui sont la Liberté ( que l’ont obtient grâce à la Vérité et la Culture ), l’égalité ( celle de tous les citoyens fait de la même chair, subissant les mêmes maux, désirant et méritant tous autant la Liberté et la Justice), et enfin la Fraternité ( solidarité en vue de l’accès à la liberté collective, échanges des différentes culture pour une plus grande richesse culturelle collective,aides des plus démunis, pour que tous puissent accéder à un toit,une douche, et à manger, et ainsi sauvegarder la dignité collective des enfants de la république ).
Doucement mais sûrement ils cherchent à tuer l’éducation, diaboliser les mouvements d’opposition, instaurer une pensée unique et simple basée sur la peur de l’autre, que ce qui est humainement inadmissible deviennent banal, que la santé devienne privée, tout comme les universités pour des soins et une éducation à deux vitesses,des services publics sans moyens, la mort du paternalisme protecteur des services des Poste,Télécoms, Electricité, gaz; eau , aviation et trains,tout ça au nom de l’ouverture à la concurrence, résultats = diminutions de postes, augmentation du travail à produire, stress, surmenage, suicides … et surtout fin de la sécurité de l’emploi et donc hausse de la précarité sociale. Si on retire la communication du gouvernement et qu’on se concentre sur les faits on note que tout ce que le président Sarkosy méprise dans ses discours c’est exactement ce qu’il fait dans son action gouvernementale, certains qui ont la chance d’avoir une conscience politique le savent mais les clivages et divisions instauré par la Médiacratie empêche une cohésion populaire pour dénoncer l’action anticonstitutionnelle du président qui bafoue les fondements même du droit et de la liberté.
J’espère ne pas vous avoir ennuyé par la longueur de ce discours, mais c’est un sujet qui me tient à cœur.
ChrisLeCitoyen said this on novembre 27, 2009 at 11:45