
Jérusalem depuis le Mont des Oliviers - Photo C. Letemplé - 21 décembre 2009
Jérusalem. Ville éternelle tant convoitée à travers l’histoire, ville sainte pour les trois grandes religions monothéistes, ville de lumière et d’espérance. Si belle, si multiculturelle, si polyphonique. Jérusalem résonne du chant du muezzin appelant les fidèles, des prières des juifs haredim rassemblés au mur des Lamentations, des processions des pèlerins chrétiens parcourant la Via Dolorosa. Hébreu, arabe, arménien, français, anglais, russe, espagnol, italien, chinois : la ville parle toutes les langues et l’on vient l’admirer des quatre coins du monde.
Pourtant sa beauté est ternie par un conflit qui s’éternise et semble désespérément insoluble. Pour les Israéliens, Jérusalem est la capitale « éternelle et indivisible » de l’Etat hébreu. Pour les Palestiniens, celle d’un futur Etat dont on ne sait plus s’il verra le jour. Pour la communauté internationale, ce n’est pas la capitale d’Israël et la plupart des représentations diplomatiques lui préfèrent Tel Aviv.

Graffiti sur le mur de séparation entre Jérusalem et Bethléem représentant Jérusalem au milieu du drapeau palestinien - Photo C. Letemplé - 24 décembre 2009
Entièrement sous administration civile et sous contrôle militaire israéliens depuis la guerre des Six Jours de 1967, la ville est pourtant divisée entre Jérusalem-Ouest et Jérusalem-Est, considérée par les Palestiniens comme un territoire occupé. Lieu de tensions, lieu de frictions, lieu des désaccords les plus profonds, c’est là que semble se nouer le conflit israélo-arabe. C’est donc là aussi que se joue la bataille des idées et des légitimations.
Haut lieu du nationalisme israélien, ce sont quelques uns des discours de légitimation de la présence israélienne à Jérusalem dont je voudrais témoigner ici. Ces discours que j’ai entendus sur place ne seront en aucun cas à lire comme une remise en cause du droit pour Israël d’exister. Mon intention est plutôt de témoigner des usages de l’histoire à des fins politiques, de la distorsion des faits pour servir une cause expan-sioniste et de la haine qu’engendre un nationalisme exacerbé et décomplexé qui exclut une partie minoritaire de la population d’un territoire. La glorification de soi, la haine de l’Autre, la séparation et l’exclusion de ceux qui sont différents donneront peut-être à réfléchir à ceux qui s’interrogent aujourd’hui sur le sens de l’identité nationale.

Mur des Lamentations - Photo C. Letemplé - 19 décembre 2009
Il y a dix jours, devant le mur des Lamentations, lieu sacré du judaïsme où les juifs haredim prient et pleurent les malheurs du peuple juif et la seconde destruction du Temple, je rencontre Tamar, une femme d’une soixantaine d’années qui s’adresse à moi et à mes amis en français. Tamar est habillée à la façon des juives orthodoxes : la tête couverte, elle porte une longue jupe, une écharpe et un manteau noirs. Elle engage la conversation, apparemment contente de pratiquer sa langue maternelle. J’apprends en effet que Tamar est venue de France s’installer en Israël il y a plus de vingt ans. Elle a fait son alyah comme on dit ici. Je discute avec elle des motivations qui l’ont poussées à exercer son « droit de retour » en terre d’Israël et de la situation politique sur place. Elle me parle de son changement d’identité de Françoise R. à Tamar B., des difficultés rencontrées au fil de son intégration, de l’attentat auquel elle a assisté et qui l’a traumatisée. Elle me parle de « nous » et d’ « eux » en me montrant l’autre côté du mur où se trouve l’esplanade des mosquées.

Dôme du rocher - Esplanade des mosquées, Jérusalem - Photo de C. Letemplé - 22 décembre 2009
« Eux » ce sont bien sûr les Arabes mais ils ne seront jamais explicitement mentionnés au cours de la conversation.

Esplanade des mosquées, Jérusalem - Photo C. Letemplé - 22 décembre 2009
Pourtant, elle m’en dit bien des choses : que tous sans exception sont des graines de terroristes prêts à se faire sauter pour détruire Israël, qu’il est faux de croire qu’ « ils » étaient là avant les Juifs, que s’ « ils » n’étaient pas là aujourd’hui il n’y aurait pas de problèmes en Israël, que la terre appartient de toute façon à ceux qui la font fructifier, et qu’elle ne comprend vraiment pas ce que veulent les Gazaouis puisqu’Israël leur fournit eau et électricité. Tamar arbore un beau sourire. Ses yeux sont bleus et son visage d’une beauté triste et fanée. A la nuit tombée, elle nous quitte finalement, ravie d’avoir fait un brin de causette avec ses anciens compatriotes, comme si elle avait ainsi comblé une apparente nostalgie de sa patrie d’origine. En prenant congé de nous, elle insiste pour nous laisser son numéro de téléphone : « surtout n’hésitez pas à m’appeler si vous avez encore des questions. » Gentille invitation. En apparence pourtant seulement. Tamar croit-elle à ce qu’elle nous a raconté ? Vraisemblablement. En tout cas elle semblait bien résolue à nous convaincre de ce qu’elle disait et de sa version pour le moins partiale de la réalité. Je lui ai dit en la quittant que ce qui m’avait frappé en l’écoutant, c’était cette distinction constante entre « eux » et « nous », cette mise à distance permanente de l’Autre dont la présence gêne, cette haine entre deux peuples qui s’immisce au cœur même de l’usage des mots. J’aurais aimé lui dire tant d’autres choses pourtant. Mais à quoi bon ?
J’aurais aimé lui dire à quel point les Gazaouis sont aujourd’hui désespérés, enfermés dans une bande de terre où tout manque et qui survit au blocus israélien grâce aux tunnels de contrebande qui relient la bande de Gaza à l’Egypte et par lesquels arrivent denrées et produits de première nécessité. Près d’1,5 millions de personnes vivent dans une prison à ciel ouvert au bord de l’explosion, sans espoir et sans avenir. L’année dernière à la même date, ils étaient sous les bombes israéliennes de l’opération « Plomb durci ». Depuis, Israël empêche l’arrivée de matériaux essentiels à la reconstruction et l’Egypte tente d’asphyxier Gaza en fermant les tunnels (Voir Le Monde du 26 décembre 2009). J’aurais aimé lui dire qu’il y avait bien des Arabes sur le sol israélien avant l’arrivée des premiers colons juifs à la fin du 19ème siècle. En tout cas, ils étaient là bien avant Tamar, née Françoise dans le Nord de la France. Certains historiens israéliens, Shlomo Sand en particulier, écrivent aujourd’hui que l’idée d’un peuple juif descendant des exilés d’Israël est une fiction et appartient à la mythologie nationale. La plupart des juifs vivant aujourd’hui en Israël seraient des descendants de populations ashkénazes et séfarades converties au judaïsme tardivement. Par ailleurs, les Arabes qui vivaient en Palestine étaient des paysans et faisaient donc eux aussi fructifier la terre. Sans doute n’avaient-ils pas la technologie leur permettant l’irrigation massive pratiquée par Israël pour cultiver sous serres dans le désert. Mais ils étaient là. Ils ne bénéficiaient pas non plus de l’aide américaine de 3 milliards de dollars par an dont l’Etat d’Israël bénéficie aujourd’hui. Les États-Unis consacrent en effet aujourd’hui 1/5ème de leur aide extérieure à Israël, qui n’a rien d’un pays sous-développé. Cette aide, équivalent à 500 dollars par an et par Israélien, permet à Israël d’être un État puissant dans la région et participe largement au déséquilibre entre Israël et l’Autorité palestinienne. (voir John Mearsheimer et Stephen Walt, “The Israel Lobby”, London Review of Books, Vol. 28, No. 6, 23 mars 2006, pp. 3-12).
Mythe ou réalité, l’idée du retour légitime des Juifs sur une terre dont ils auraient été exilés il y a plusieurs siècles ne peut faire table rase de plusieurs siècles de présence arabe sur la même terre. Il ne peut en aucun cas de toute façon légitimer la politique de colonisation et d’occupation des territoires palestiniens.
C’est en me rendant à la cité de David, cœur historique de la ville, que j’ai découvert un autre récit de légitimation de la présence israélienne à Jérusalem. Le roi David y aurait fondé la cité juive il y a 3000 ans après avoir vaincu les Jébuséens qui occupaient les lieux. Le film d’introduction en trois dimensions qui présente le site aux visiteurs, de facture hollywoodienne, s’intitule : « The City of David : Where it All Began » (« La cité de David : là où tout a commencé »). Tout un programme… Non seulement le film est ridiculement indigent d’un point de vue historique et ne fait pas état des différentes controverses historiques sur le sujet mais il établit un pont entre la fondation de la ville par David et l’époque contemporaine. Que s’est-il passé entre temps ? Rien, semble-t-il. Quels autres peuples ont habité Jérusalem au cours des siècles ? Aucun, semble dire le film. Près de 3000 ans d’histoire passent à la trappe et sont remplacés par un grand récit héroïque et triomphant de la continuité. En visitant le site internet du musée, on s’aperçoit plus clairement du but politique qui se trouve dissimulé derrière cette ruse grossière: « The Ir David Foundation is committed to continuing King David’s legacy and strengthening Israel’s current and historic connection to Jerusalem » (« La fondation Ir David s’engage à prolonger l’héritage du Roi David et à renforcer le lien historique et contemporain d’Israël à Jérusalem »). Les critiques de la fondation pointent du doigt ses acquisitions de terrains à des familles arabes destinées à judaïser Jérusalem. L’histoire ici n’est qu’un prétexte grossièrement instrumentalisé pour servir des intérêts expansionnistes non dissimulés.
Car aujourd’hui, il faut bien un discours de légitimation pour justifier les acquisitions répétées de terrains aux Arabes. Certains de ces acquéreurs ne se cachent pas de leur principal but : empêcher à tout prix que Jérusalem puisse un jour devenir la capitale d’un éventuel Etat palestinien (Voir article du Figaro du 15 décembre 2009 et Le Monde du 28 décembre 2009). La colonisation juive de Jérusalem-Est et des territoires palestiniens est tellement militante et tellement provocatrice qu’il faut bien dissimuler la violence des faits derrière un discours de légitimation. Tous les empires coloniaux de l’histoire ont agi de la sorte. De la « destinée manifeste » des États-Unis sur le continent nord-américain à la « mission civilisatrice » de la France dans les colonies, les puissances expansionnistes ont toujours eu recours à des grands mythes et récits de la justification de l’injustifiable.
Ces justifications sont fières et triomphantes à l’image de ce drapeau israélien insolent qui flotte au sommet du Mont des Oliviers au cœur de Jérusalem-Est.

Drapeau israélien flottant sur le Mont des Oliviers - Photo C. Letemplé - lundi 21 décembre 2009
Elles sont le ferment d’un nationalisme prosélyte qui nie l’Autre dans son existence même. Le mur de séparation dressé entre Israël et les territoires palestiniens en est la concrétisation spatiale la plus sordide.

Mur de séparation entre Jérusalem et Bethléem, côté palestinien - Photo C. Letemplé - 24 décembre 2009
Nous nous devons de combattre ces discours de légitimation qui déforment la vérité par une représentation plus juste et plus équilibrée de la réalité car aujourd’hui David est devenu Goliath et menace de réduire David en poussière.
A quand une politique française et européenne courageuse de condamnation ferme de la colonisation et de sanctions sévères envers Israël mettant en cause ses violations répétées du droit international?
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